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jeudi 9 mai 2019

ÉNIGME ET LABYRINTHE

Le labyrinthe

 On attend qu'il nous peigne des paysages de lumière, des «Soleils couchants après l'inondation» aux accents orangers puissants et chaleureux....des Automne ou des printemps en bord de Loire, et voilà que Jean Valette nous peint des labyrinthes. Le peintre depuis quelques temps n'est plus là où chacun l'attend .

 Ce texte est écrit aux alentours de Pâques et je pense à notre conversation de fin d'après midi au local où André Tissot nous pose la question «Et le Christ pour vous il est mort quel jour? Comme nous restons hésitants, notre Jean Claude dit le vendredi saint à 3h de l'après midi. Ça a bien l'air d'une bonne réponse selon les évangiles.
Et il est ressuscité quand? continue à interroger André. Les choses se gâtent.
Trois jours après, le dimanche de Pâques, clamons nous tous d'accord.
Je regrette dit André qui en bon mathématicien poursuit son raisonnement. Ça ne fait pas trois jours, comment vous comptez! Restons ahuris, ébaubis avons jamais remis en cause les Textes, paroles d'évangile.
Et chacun de dire c'est une affaire d'intervalles et de points. L'affaire qui aurait pu durer longtemps n'a toujours pas été élucidée et elle demande une réponse avisée.

 Jésus n'est plus là où les femmes l'attendent. Il a quitté le tombeau, ressuscité, comme la peinture de Jean a quitté les lieux tranquillement heureux de la belle peinture. Avec ses labyrinthes, il nous interroge et nous surprend. Avec simplicité et humour Jean nous promène dans une allégorie fantasmée ou le détail infime donne à voir la puissance des symboles.

 J'aime que la peinture, comme l'écriture nous échappe, nous balade où elle veut, dans la joie et le mystère.

«Pour tenter de donner une représentation plastique approximative du Christ après la résurrection écrit Sylvie Germain dans Les échos du silence. Il faudrait s'inspirer de la peinture de certains expressionnistes, de Kokoschka à Francis Bacon, ou de la peinture gestuelle de Pollock, de l'abstraction lyrique façon Kandinsky ou Hartung, du simultanéisme à la Delaunay,...de toute peinture où le mouvement brise les lignes, où vibre la lumière, où la vitesse transfigure le visible ».

Pourquoi pas le labyrinthe présent à Chartres et dans tellement de lieux sacrés!

Pour pénétrer le labyrinthe de Jean, le silence s'impose.
Pas à pas sur la pointe des mots.


 Un clown équilibriste fait un pied de nez à la Sagesse, à la Sciences, à Dieu le Père!.


Un volte face, un retournement nécessaire pour côtoyer l'imprononçable.

 La plume et l'encrier, un savant philosophe compulse le grand livre des mystères.


Rouge le feu alchimique, comme est rouge la chevelure du grand prêtre, qui se fait un sang d'encre!

 Côtoyer Callisto, la grande ourse propulsée dans le ciel par Zeus,

 S'initier à la Main de lumière, main sortilège,...chut, mystère.



Guérir, se guérir, se promener en montgolfière.
Se balancer, s'en balancer, suivre les fils ébouriffés du Destin, fils de lin ou de coton.

Blanc fil d'Ariane ou de la conversation, corde de rappel.
Chemin de retour. Surtout ne pas perdre le fil.

Le soleil si faible dehors et l'intense lumière blanche au cœur du labyrinthe.

 L'énigme, vous avez trouvé: Oui mais bien sûr, il ne s'agit pas de trois jours mais du troisième jour.

Vide le tombeau. 

Sur la pointe des pieds.

Les mots se retirent.


Texte Marie-Pierre BAYLE     -     Peinture  Jean VALETTE

dimanche 28 avril 2019

JEAN VALETTE - L'AUTRE



Le Jean Valette nouveau est apparu il y a bientôt un an, un jour de juin 2018 pour l'expo 20x20 au Calvaire, des têtes de mort, des vanités, avec du gros fil blanc. Depuis des toiles avec ficelle collée, des toiles cloisonnées, fragmentée pour des choses à raconter. Une affaire bien ficelée.
Qu'est-ce qui se cache dans ces labyrinthes en forme de BD?
Nous allons fêter cet anniversaire ensemble.
Prenons le temps de nous promener dans quelques unes de ces peintures lissées, policées avec maîtrise et savoir faire qui nous racontent une histoire que chacun va s'inventer.

«L'Autre»

Vous l'avez bien sûr reconnue, c'est la Lame XII du Pendu dans le Tarot de Marseille, le premier livre ancien imagé.




 Son tableau, Jean l'a appelé «L'Autre». C'est le titre de la pièce de théâtre des Pénitents que les Tupins devaient illustrer. «L'Autre», un schizo qui a mal tourné, une pièce qui finit mal.

Le tableau de Jean n'a rien à voir avec une image mortifère, bien au contraire. 



L'Autre, un Grand Pendu Bleu ciel azuré, accroché par le pied gauche à un plafond obscur.
De grands glaives de chaque côté pointent leurs lames rouges comme autant de menaces.
Deux arbres à l'envers. Écrire blanc sur noir.
A gauche de l'image, mais à droite du Pendu, un Soleil et Lune en blanc sur fond d'obscurité. 




Un gamin farceur, jeune dieu de l'Olympe, perché sur le genou replié de l'Autre, s'interroge et s'essaie à coup de formules mathématiques, magiques, cabalistiques à inventer un monde nouveau pour s'amuser.

Un vieil alchimiste rescapé d'un naufrage sous son grand parapluie flotte avec bouée et vieux manuscrit dans les eaux d'un ciel azuré, à la recherche de la formule magique pour se sortir de là. 




Serait-ce Neptune en personne, qui aurait perdu l' Antiquité, son trident, son royaume et ses sirènes! Décidément ce monde est foutu! Quel foutu monde où les symboles se perdent, galvaudés, tournés en dérision de manière désastreuse! Neptune s'en fou! Il lui faut regagner la rive au plus vite, il ne sait pas nager. 




Et ses femmes posées là de chaque côté. Quelle idée! Que font ces deux visages, l'une échevelée, perdue, abandonnée, désirable à n'en pas douter et l'autre grande dame à la voilette apprêtée à la mode ancienne bourgeoise du dix-neuvième. Sont-elles les deux oreilles ambivalentes de notre Vieil Apprenti Sage? La voix des amours immorales, follement désirables, tout permis. L'autre la voix de la bienséance policée, intelligente et mariée, bonne mère et bonnes manières, tellement désirable elle aussi.
Notre Sage au visage bleu, celui qui dans la tradition a traversé indemne tous les poisons de l'existence reste imperturbable et serein.




 Dans le feuillage inversé de l'un des arbres, comme des berges reverdies, un humain en lambeau s'époumone à travers la nuit, il lance son haleine infecte et vocifère. Notre impassible Sage a coupé tout lien avec les inepties du monde.

Triple serrage de ceinture, comme des mains de lumière pour se rendre plus fort.
Triple tour de cou, trois renversements. La posologie est-elle suffisante pour arrêter les conneries?.

Je vous propose de regarder le tableau à l'envers. Un petit effort, mettez votre tête entre vos jambes et regardez. Pour ceux qui ne peuvent y arriver, faites un dernier essai. Imaginez et vous verrez. L'accouchement du Nouvel Homme entre les jambes de la grande Obscurité, un fœtus prêt à sortir des eaux matricielles de Mère Nature. 




Un homme nouveau déjà vieux, déjà ridé comme le sont parfois les nouveaux nés tellement il a dû hésiter, étudier, se mortifier avant d'accepter de venir dans ce monde perdu, cette drôle d'humanité. Lao Tseu est parait-il né ainsi. Vieil homme jeune, déjà sage. Sauveur parmi les hommes.

Pendu et pénis ont la même racine latine. Notre Pendu redressé par le peintre célèbre une histoire de retournement, de régénération. Le superbe visage de vieillard respire la sérénité de celui qui au bout de sa vie fait face au devenir, s'abandonne en confiance, en lucide intelligence.

Pourquoi cette idée de fil sur la toile? Jean confie: Pour éviter le dessin classique et éviter l'absence de dessin. La ficelle promenée sur la toile propose des solutions intéressantes, reste à choisir celle qui va dans le sens de mes idées en gardant l'imprévu, l'heureux hasard. En jardinier avisé et curieux, je viens de planter des graines de courges trompettes d'Albenga. Je verrai si elles poussent chez moi. Le vent du sud commence à bien souffler.

Le peintre est ravi de voir son Frankenstein lui échapper et partir à l'aventure dans d'autres imaginations.

Et parce que la peinture comme l'écriture prend parfois la clé des champs, le prochain chapitre parlera du «Labyrinthe».
«Certaines portes que l'on ouvre ne se referment jamais. Elles donnent sur un chemin étroit et sinueux qui mène vers un changement extraordinaire du cours de l’existence.» (extrait de l'homme à la tête de chat).....

Bravo à tous les peintres jardiniers et à toutes les peintres bonnes cuisinières! Ah ah ah! histoire familiale de cuisson de champignons pas tous hallucinogènes. 


Peinture : Jean VALETTE     -  Texte : Marie-Pierre BAYLE 
Avril 2019

lundi 5 septembre 2016

LES FUGUES À MULTIPLE VOIX DE SILENCE

L’envers du décor 

Lorsque le tableau est sorti de son emballage, le dos de la toile est apparu d’abord, à  l’Envers. Contrairement à mon habitude, en écoutant  Jean, je me suis attardée.  

L’Envers du décor : - le support de l’expérience picturale – la face cachée de l’ouvrage

D’abord le châssis, haut de gamme, estampillé du cachet d’un antiquaire parisien.
Toute une histoire, un voyage dans le passé, la trace d’un ancien savoir faire. 


Ce châssis a déjà porté une autre toile, ouvrage d’un artiste amateur,  resté sans doute anonyme ! …et que Jean a gardé dans son grenier.


Acheté dans une brocante  renommée, par un acheteur grand amateur exigeant et expérimenté, un fouineur de brocante, un habitué, à l’œil exercé.
Si le châssis est le squelette, le corps caché de l’expérience, la toile qui recouvre le châssis en  est le corps apparent. En lin, ancien, une toile prisée venue des Flandres, achetée en rouleau, grande largeur à des marchands réputés. Le lin, une valeur sûre, utilisé dans les temps anciens par les anciens égyptiens. Fabriquer soi-même sa toile, y mettre de son temps et de son savoir- faire,  signe l’artiste exigeant la qualité. 


Jean  a découpé à la dimension du châssis un morceau de cette toile où il mettra ses couleurs et sa signature.


A l’endroit : La peinture.
Avant de découvrir la toile peinte, il est bon d’entendre à nouveau son titre!
Ecoutez bien.  Il sonne poétique comme un haïku, un court poème japonais.  
  
« Dernier paysage d’automne avant l’hiver » 

De la nature du rêve, la peinture  raconte le miroitement sans cesse changeant de la lumière à travers les feuillages et les eaux de la Loire. Un automne lumineux, une symphonie en jaune et bleu.  Mon regard est accaparé par la candeur souveraine du bleu d’azur liquide fait de mille nuances qui se modulent sans cesse au fil des heures ! 

                    Acrylique, Jean Valette, novembre 2015.
Les bords de Loire à Saint Rambert. Le fleuve, large de quelques soixante dix mètres a déjà traversé le barrage de Grangent et  parcouru 150km depuis sa source. Autrefois les rambertes circulaient sur le fleuve. Les barques faites de longues planches de sapin d’une vallée au-dessus de Montbrison pouvaient contenir jusqu’à 25 ou 30 tonnes de houille. De véritables trains de bateaux descendaient le fleuve au début du siècle dernier. Il est maintenant restitué aux pêcheurs de sandre et aux promeneurs.

C’est le matin dans les rayons du levant que la toile éclate de tous ses feux. Elle a la fraîcheur d’un début du monde, un premier matin de lumière et d’eau, une innocence baptismale. Elle est alors une longue soie chatoyante parcourue d’ondoiements liquides. Des doigts de lumière et d’ombre,  translucides, vont fouiller le fleuve  et faire doucement frémir sa surface. 

Effacement et incandescence

Tendez l’oreille, écoutez les fugues à multiples voix de silence qui montent des profondeurs et louvoient sur la rive. Une mélodie amoureuse entre l’espace, l’eau et le  feu. Sous l’étreinte, la terre s’empourpre. Une transpiration, une vapeur de brume et de lumière monte du fleuve dans son effort pour soumettre la terre, user les pierres de la rive sous ses caresses.
L’après midi, quand le soleil a tourné, la lumière s’estompe, la toile s’assombrit et le fleuve prend des allures d’outre tombe. Il devient  le Styx, le fleuve mythique qui emporte dans ses eaux tourmentées l’âme des défunts dans leur voyage vers l’ « Eau de Là ». Le fleuve relie ou sépare le monde de la vie et le royaume d’Hadès- Pluton.

Avez-vous remarqué au premier plan à droite ? Fondue dans le vert plus profond du feuillage une baigneuse à la Renoir vue de dos, ou bien une sirène amphibie qui se cache dans l’arbre.
Changez votre regard et vous verrez la nymphe entrer ou sortir de son antre pour accompagner la barque d’une âme en partance dans le bleu ouaté des limbes.



Des êtres se cachent parfois  à votre insu dans l’ombre verte d’un tableau, en seraient- ils l’âme vivante ? 

Le fleuve du matin est mâle, solaire et conquérant, mais son nom Loire est femelle, l’eau fœtale et l’eau lustrale. Naissance et  mort, vie et transformation. Oreille à l’écoute de tous les silences, ceux du dedans et ceux plus inquiets qui soufflent au dehors, en surface.
 La Loire, comme un vaste chant d’Orphée à écouter le soir assis sur la rive. Les divinités des eaux l’emportent sur la mémoire des pierres. Il est bon de leur porter attention, leur rendre hommage, les rendre propices. Un autre regard ouvrirait-il les portes d’un plus vaste royaume accessible par le rêve?


Le bord du fleuve est alors comme un asile, comme un Temple pour écouter les bruits d’un monde plus vaste  qui se révèle dans son mystère lorsque la lumière du monde bruyant s’en est allé.

 « Se peut-il que je sois réel, que je sois en vie et que la mort vienne un jour à coup sûr ?
La mort,  une autre façon d’explorer la Vie ! »
 
  écrit Sylvie Germain dans  « Le monde sans vous »

« Dernier paysage d’automne avant l’hiver » 


Une toile voyageuse, autonome qui a pris son indépendance, a lâché son créateur pour aller se faire admirer par d’autres yeux sous d’autres cieux.
  
Texte, Marie Pierre Bayle, le 5 juillet 2016.