jeudi 25 juillet 2019

JEAN-PAUL CORTIAL - PASTELS



Une grande première au théâtre de mon atelier : 



Cinq oignons en tenue de soirée partent en goguette sur une table carrée.
Quatre bulbes en costume violet-pourpre cardinalice s'échappent du chaudron.
Délicatement échevelés, fine collerette blanche pour mieux frimer.
Un jaune à droite a craqué sa redingote.

Peindre, enluminer les choses, je les aime brillantes, vernissées, exaltées dans leur fragilité.



Le flux du temps s'est emprisonné dans mes toiles.
J'aime la solide densité d'un vase antique, il me plaît de la restituer, lui donner sa brillance, son éclat, l'enjoliver. Capter l'essence d'une fleur ou d'un citron, l'esprit d'un oignon. 




Qui le connaîtra jamais, le peintre ou le cuisinier qui a tant pleuré.

Un bonheur attentif et silencieux s'exhale.


Sur une plate bande verdie de lentilles d'eau, une barque passée sur l'autre rive,
Elle s'emplit vers le soir, flottant dans la lenteur vers quelque port lointain.
Tout en rose la rêverie du couchant et le sourire arrêté du soleil.



Le vent se lève il faut tenter de vivre dit Paul Valéry dans son «Cimetière marin»

Et j'ajoute en désordre: Grande mer de délires, têtes inhabitées,
Les cris aigus des filles chatouillées. Tout va sous terre, et le Jeu recommence.

Une nébuleuse de souvenirs anciens, les bouquets de Tante Marie.


Des fleurs mousseuses, pulpeuses, enivrantes, exaltées dans leur fragilité.
Des fleurs apprivoisées, empotées, pétales tombés, roses éclatées.

L'effeuillement mélancolique d'une fête galante.

Avez-vous une Tante Marie dans votre souvenir ou une Tatie Danielle pour mettre du piquant dans la monotonie des jours ?




Et la poire s'est rapprochée du vase pour aller contempler son reflet jusqu'à en être déformée.

Deux pétales tombés. Vanités.

La mer en peignant fait trop de bruit, c'est insupportable dans mon atelier.

Trop de bruit, trop de bleu. Il faut que je m'éloigne, je retourne en cuisine. 

Le troupeau des cailloux, des rochers ramenés sur la plage.
Le bleu n'est jamais une couleur comme les autres, elle s'apparente à l'ombre, au noir.



Mon œil va se réfugier dans les rochers ambre chocolatée, soleil de fin de soirée.

Pas d'embarcation, pas d'échappatoire,tourner en rond avec les vagues qui vous ramènent sur les rochers, Bretagne, Normandie, Côte atlantique.

Peindre, s'attarder dans le voyage seul entouré de soi-même. 

Encore une histoire d'oignons.

«Quoiqu'on fasse, c'est toujours le portrait de l'artiste par lui-même que l'on réalise» écrit Jean Giono. 




Il me revient en tête le fameux koan Zen:  
 Quel est mon visage avant la naissance de mes parents.

Silence, rêve, repos de la pensée.

Mais revenons à nos oignons à la cuisine ou bien à l'atelier. Il est bon de s'en occuper.


L'oignon n'est pas un légume ordinaire.Tout rond, tout doré comme une terre asséchée, aplatie aux deux pôles, un empilement de lamelles toutes identiques, une surimposition de couches serrées autour d'un vide central qui n'existe pas. 

Plein de lui-même. Il se conserve bien, au sec toute l'année, un bon légume goûteux et sucré qui met en valeur tous les autres et avec les carottes, il renforce leur saveur sucrée.

 Les oignons se défendent comme ils peuvent et s'ils nous font pleurer c'est pour laver nos âmes asséchées. Il est conseillé d'avoir toujours quelques oignons pour assainir nos maisons.


Le «je» utilisé dans le texte est bien sûr un personnage fictif pour les besoins de l'écriture.



 



Pastels secs : 
Jean-Paul CORTIAL









Texte : Marie-Pierre BAYLE

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